Accueil » Smart mag » L’officine augmentée : pour quoi faire ?
À PharmagoraPlus, l’intelligence artificielle était partout — sur chaque stand, dans chaque conversation. La question n’est plus de savoir si l’IA entre en pharmacie. Elle y est déjà. La vraie question : dans quelles conditions, et avec quelles garanties ?
PharmagoraPlus est le rendez-vous annuel incontournable du secteur officinal. Cette année, impossible de ne pas le remarquer : l’IA s’est imposée comme le sujet central. Grégory Cobena, directeur général de Smart Rx et vice-président de la FEIMA — la fédération qui regroupe les éditeurs de logiciels équipant la grande majorité des officines françaises — y a participé à une table ronde réunissant pharmaciens, éditeurs et juristes.
De ces échanges se dégagent quatre lignes de force. Nous les reprenons ici, en les croisant avec le regard d’autres acteurs du secteur : ce que l’IA change concrètement au comptoir, et ce qu’il faut maîtriser pour en faire un atout plutôt qu’un risque.
01 — Le constat
Première mise au point : parler d’IA en pharmacie, ce n’est pas parler d’une révolution à venir. Des outils concrets existent et fonctionnent aujourd’hui. Gestion prédictive des stocks, détection d’ordonnances falsifiées, contrôle des erreurs de délivrance, synthèse du dossier patient : autant de cas d’usage réels, pas de promesses futuristes.
Sur le terrain, le constat est partagé. Patrick Raimond, pharmacien titulaire à Gémenos et président du syndicat USPO Bouches-du-Rhône, observe que les usages restent encore assez restreints, mais que la bataille se joue déjà — aussi bien en back-office qu’au comptoir. Il cite des modules de commandes intelligents capables d’anticiper les besoins saisonniers et les risques de rupture, l’allègement de la paperasse (notamment pour les bilans de prévention), la retranscription des entretiens thérapeutiques, l’aide au merchandising, ou encore les solutions qui sécurisent la dispensation en vérifiant interactions et conformité des produits délivrés.
Ce qui distingue l’IA générative de l’algorithmique classique, c’est une rupture d’interface et de capacité. L’ancienne IA exécutait des règles écrites par des humains : puissante, mais figée. L’IA générative, elle, a appris à comprendre, à raisonner, à produire du contenu nouveau — y compris face à des situations non prévues. Et surtout, elle parle : le langage naturel comme interface, c’est ce qui la rend accessible à tous, sans expertise informatique préalable.
Un pharmacien doit vacciner un patient. Plutôt que de parcourir manuellement vingt ans d’historique médical, l’IA synthétise en quelques secondes les vaccinations passées, les maladies chroniques et les traitements en cours — et ne présente que ce qui est pertinent pour la décision du jour. Ce n’est pas un simple accès aux données : c’est leur transformation en information actionnable.
02 — La conviction
C’est le fil rouge de la table ronde, et la conviction que porte Smart Rx depuis le début : l’IA doit être un levier d’expertise, pas une menace pour le métier. La vraie question n’est pas « l’IA va-t-elle remplacer le pharmacien ? », mais « que faites-vous du temps qu’elle vous libère ? »
« L’IA ne remplacera jamais le pharmacien — mais le pharmacien qui utilise l’IA aura une longueur d’avance sur la qualité de son accompagnement et la sérénité de sa gestion. » Grégory Cobena — DG Smart Rx · VP FEIMA
« L’IA ne remplacera jamais le pharmacien — mais le pharmacien qui utilise l’IA aura une longueur d’avance sur la qualité de son accompagnement et la sérénité de sa gestion. »
Grégory Cobena — DG Smart Rx · VP FEIMA
Ce temps gagné peut se traduire de trois manières, selon les priorités de chacun : faire plus vite les mêmes choses pour développer l’activité ; se consacrer à de nouvelles missions — entretiens pharmaceutiques, prévention, suivi des pathologies chroniques ; ou tout simplement fermer l’officine à une heure raisonnable, sans rester jusqu’à 22 h à finaliser la caisse. Et la liste des missions ne cesse de s’allonger : la généralisation de l’expérimentation OSyS sur la prise en charge des maux du quotidien (plaies simples, piqûres de tiques, conjonctivites, brûlures au premier degré), prévue dans la LFSS 2026, devrait orienter encore davantage la rémunération vers les services de santé.
Déléguer certaines tâches à l’IA, oui — mais pas tout. Patrick Raimond fait le parallèle avec la robotisation des officines : on craignait alors que les robots remplacent les pharmaciens et détruisent des emplois ; au final, ce sont surtout les organisations qui ont évolué, avec davantage de temps passé auprès du patient. Le risque, prévient-il, serait de tout laisser faire par la machine et de perdre cette relation humaine — précisément ce qui fait l’attachement de la population française à sa pharmacie, et ce qui explique que le monopole officinal résiste là où, dans d’autres pays, les pharmaciens ont glissé vers un rôle de simples distributeurs.
La vraie transformation de paradigme est ailleurs. Aujourd’hui, le pharmacien utilise des outils (robot de délivrance, alerte d’interaction). Demain, il supervise un système qui enchaîne réception de l’ordonnance, contrôle, sélection et délivrance — et n’intervient que sur les cas qui le nécessitent. Ce n’est plus une amélioration de tâche : c’est un changement de rôle.
03 — Le défi technique
Disposer d’un outil IA performant ne suffit pas. Pour qu’il apporte une valeur réelle au comptoir, encore faut-il qu’il soit parfaitement intégré à l’écosystème logiciel de la pharmacie. Le logiciel de gestion d’officine (LGO) est déjà le cœur névralgique de l’activité : ventes, tiers payant, commandes, prix, réglementation. Y intégrer l’IA impose de résoudre trois défis : l’interopérabilité entre systèmes, l’absence de standards communs entre éditeurs, et la sécurité des échanges de données de santé.
Phealing, l’outil de sécurisation de la dispensation, est aujourd’hui intégré nativement à deux LGO membres de la FEIMA. Pour un pharmacien équipé d’un troisième logiciel, la réalité est tout autre : ressaisie manuelle des données patient, refacturation à la main, exports et imports successifs. Une IA pourtant performante devient contre-productive — sa valeur ajoutée est annulée par la friction d’intégration.
Le constat est largement partagé. Alain Grollaud, président de Federgy et fondateur du futur portail de livraison et de vente en ligne de médicaments Ma pharmacie en France, défend la même philosophie : l’application doit être directement intégrée au logiciel de la pharmacie, pour ne pas avoir à passer sans arrêt d’un écran à l’autre. D’où l’idée d’une approche en « magasin d’applications », à l’image de ce qui existe sur smartphone, avec un référencement et un agrément assurés par les éditeurs de LGO — une approche plus sécuritaire, notamment sur le plan de la gestion des données.
Car c’est bien là l’autre enjeu : l’IA carbure à la donnée, et cette donnée doit être protégée. Faire interopérer un grand nombre de données entre plusieurs solutions et plusieurs professionnels de santé attire mécaniquement les prédateurs. Nous sommes à l’aube de la construction — et de la sécurisation — de tout ce parcours.
Chez Smart Rx, cette logique d’intégration opère à trois niveaux : en R&D (l’IA stabilise et accélère le développement des logiciels), au service client (des agents intelligents pour une réactivité accrue), et au cœur des solutions elles-mêmes, comme en témoigne l’intégration native de Phealing.
04 — La responsabilité
C’est la question que posent le plus spontanément les pharmaciens, et elle est légitime. Code de déontologie, RGPD, AI Act européen : difficile d’y voir clair au moment d’intégrer un service qui repose sur l’IA. Maître Bastien Pavec, avocat en droit de la santé chez Clifford Chance, recommande d’avancer étape par étape.
Le point de départ, selon lui, est de s’assurer d’être en règle avec le Code de déontologie récemment réformé. L’article R. 4235-10 prévoit trois dispositions auxquelles tout pharmacien recourant à des outils ou services numériques doit se conformer : le respect des règles déontologiques (l’usage de l’IA ne doit pas dégrader la qualité de prise en charge ni compromettre l’indépendance professionnelle) ; la conformité de l’outil aux référentiels du numérique en santé (il s’agit a minima d’exiger les certificats de conformité) ; et le respect, par le prestataire, de toutes les normes de collecte des données de santé — des données particulièrement sensibles.
L’Europe a été l’une des premières à se doter d’une réglementation spécifique à l’intelligence artificielle avec l’AI Act (règlement UE 2024/1689). Le législateur y a classé les IA utilisées en santé comme généralement « à haut risque » : elles sont donc soumises à des contraintes fortes, en particulier de transparence et de gouvernance. Concrètement, tout recours à l’IA devrait être signalé au patient — une obligation attendue pour 2027, mais aussi une question de confiance. Autre point de vigilance : une IA utilisée dans un contexte de soins peut facilement relever du statut de dispositif médical (de nombreux chatbots de santé sont d’ailleurs classés comme tels). Mieux vaut donc vérifier systématiquement qu’elle dispose du marquage CE.
L’AI Act reconnaît par ailleurs le pharmacien comme un « déployeur d’IA » — la personne ou l’organisation qui utilise l’IA dans le cadre de son activité, par opposition au fournisseur. Trois obligations en découlent : le marquage CE des IA à haut risque, la transparence vis-à-vis du patient, et une gouvernance qui suppose la maîtrise de l’outil, une formation à son usage et un contrôle humain. La supervision de l’outil par le pharmacien doit toujours avoir lieu : il doit pouvoir intervenir en cas de problème, tracer ce que l’IA a fait et conserver les journaux techniques. Autant d’éléments décisifs en matière de responsabilité civile, en cas de contentieux.
Le problème est évident : un pharmacien n’est ni juriste ni informaticien. Lui confier seul cette responsabilité, c’est l’exposer à un risque qu’il n’a pas les moyens d’évaluer.
« Le principal enjeu, c’est de ne pas se retrouver garant d’une solution dont on doit assurer la conformité juridique et technique sans en avoir les compétences. C’est notre rôle, en tant qu’éditeurs, de transformer cette inquiétude en certitude. » Grégory Cobena
« Le principal enjeu, c’est de ne pas se retrouver garant d’une solution dont on doit assurer la conformité juridique et technique sans en avoir les compétences. C’est notre rôle, en tant qu’éditeurs, de transformer cette inquiétude en certitude. »
Grégory Cobena
C’est précisément ce à quoi répond « Mes Apps », l’App Store d’applications partenaires intégrées à Smart Rx. Chaque application référencée est auditée par les équipes de l’éditeur : compatibilité technique, conformité réglementaire, respect des exigences d’hébergement des données de santé. Le pharmacien n’a pas à faire ce travail lui-même — il accède à un écosystème validé et déploie de nouveaux outils avec la certitude que les obligations sont déjà remplies.
Un guide pratique pour évaluer, déployer et superviser une IA de sécurisation de la dispensation — sans devenir juriste ni informaticien. Ce que vous y trouverez :
Télécharger le guide ↓
Pour aller plus loin
Fin octobre 2025, la Haute Autorité de santé (HAS) a publié son premier guide d’usage de l’IA générative en santé. Volontairement concis, il propose quatre lignes directrices, résumées par l’acronyme AVEC. Un cadre simple à garder en tête : chaque usage doit être conscient, supervisé et raisonné.
Ce que Pharmagora nous confirme
C’est un levier opérationnel, présent dans les officines, porteur de gains réels — à condition d’être bien intégré, bien encadré et bien accompagné. Les pharmaciens ne cherchent plus à savoir si l’IA est utile : ils cherchent à comprendre comment l’utiliser en toute sécurité.
C’est exactement ce pour quoi Smart Rx et la FEIMA travaillent : faire de la transformation numérique une opportunité sereine pour chaque pharmacien, et non une source d’inquiétude supplémentaire.